26/05/2008

DE LA RELATIVE SUBJECTIVITÉ DU –CONFIDENTIEL-

Documents « atomiques » détruits en catimini, polices cantonales faisant appel à des intérimaires, dossiers chauds retrouvés sur la voie publique … le domaine du –Confidentiel- devient des plus sensibles ces derniers temps. Et le bon peuple de bien naturellement hurler à la violation de la sphère privée, ignorant tout de la réalité du terrain. N’imaginant jamais, par exemple, que certaines grandes entreprises, à l’ère du numérique, voient encore leurs archives papier progresser de plus d’un kilomètre linéaire par année.

 

Chargé depuis plus de vingt ans de la préservation et protection de données touchant au fin fond de la sphère privée de dizaines de milliers de personnes, données globales d’un Service de l’Etat, cumulant épisodes de vie, je dispose par mon métier d’une vue d’ensemble du parcours intime et toujours secret de célébrités, politiciens, ami(e)s, voisins, membres de ma famille, alors que chaque Responsable de Service, traitant parcelle des problèmes, lors de leur survenue seulement, n’a qu’une vue fractionnée de la vie de son interlocuteur.

 

Responsabilité immense qui m’est accordée, formidable confiance méritée dont je bénéficie et pour laquelle je remercie mon employeur, malgré le fait que je paraisse si « révolutionnaire » et sois si scandaleusement maintenu à la même classe depuis mon engagement, classe très largement en dessous de mes titres, et compétences démontrées chaque jour, victime politique de nuisibles « placards dorés » .. dont je pardonne en partie la méchanceté, connaissant trop bien, dans leur majorité, leurs soucis et déviances qu’ignore souvent même leur conjoint(e). Je ne suis donc aucunement au-dessus, hiérarchiquement, de ces roitelets ou Présidents, Directeurs, Conseillers, sur lesquels je sais tant de choses, dont certaines à faire rougir  un petit pois; Bien au contraire, ne suis pour eux qu’un bas rond-de-cuir employé chez les « bras cassés », mais tous savent intuitivement que, même si notre litige devait se terminer au fleuret à l’aube, JAMAIS, vivant encore ou mort, je ne révèlerai le moindre détail, ne ferai la moindre allusion sur les faiblesses de l’« ennemi », ni ne jouerai sur ce savoir pour en tirer avantage; Je le jure formellement et ne mens. Sauf, peut-être sous la torture, mais il y a peu de chance que ça m’arrive; Pour avoir été pris en otage durant des heures avec revolver et navajas sous la gorge, et avoir réussi à stopper ma barre de fer à dix centimètres de la tête qu’elle allait fracasser d’un neveu m’ayant surpris, disposant de surprenants réflexes, je sais préférer mourir en combattant que me laisser prendre.

 

Eh oui, vous trouverez difficilement plus critique de cet Etat que moi, mais en cas d’atteinte à ses quelques bons principes perdus au milieu des injustices, je suis prêt à lui offrir ma vie. Et le secret de fonction est pour moi le plus fondamental de ces principes. Il faut dire que je fus fort heureusement  formé à la « vieille école ».  Si mes souvenirs sont bons j’ai dû, en 1986, passer environ une semaine en tout en jours de cours sur l’Ethique, le Secret de fonction, ses aspects juridiques, etc .. et c’est resté à tout jamais ancré en ma conviction. D’ailleurs, depuis l’école, j’ai toujours été le fiable taiseux, confident de ces dames surtout, ne provoquant de conflits, ne critiquant jamais au-dessous d’un système tout entier, toujours conciliant, jovial, de bon conseil, soucieux de son indispensable auto-censure visant au maintien du respect de la sphère d’autrui.

 

A plusieurs reprises, pourtant, j’ai été mis devant des cas de conscience extrêmement pénibles. Où l’intégrité de proches ou simples connaissances pouvait être bafouée par leur proximité avec des individus que je savais être dangereux sous certains aspects. Mon sens Moral aiguisé m’a évidemment ordonné de ne pas intervenir, laisser se dérouler les évènements, quelles qu’en soient les conséquences, faire comme si j’ignorais véritablement ces risques, ne pas même conseiller en un sens ou l’autre, de manière à ce que ne puissent deviner ces proches que j’en sais plus que ne veux le taire. Il m’est arrivé aussi de protéger des documents de la curiosité exacerbée de journalistes prêts à tout, pris le pied-de-biche à la main, alors que je suis également rédacteur et chroniqueur indépendant, évitant toujours d’appuyer même à mots couverts sur les points faibles qui me sont incidemment révélés par ma fonction professionnelle première, ce qui serait profondément malhonnête. Fasse le ciel que jamais je ne perde la boule et me mette à hurler dans la rue de croustillants détails « propres » à certains de nos décideurs. Pareil pour mes collègues, dont mes dossiers confidentiels passent parfois entre les mains, et réciproque. Ce qui, petite gêne dépassée, crée un solide lien silencieux et relativise souvent les tensions.

 

Bref, tout ça pour vous dire que je pense être bien placé pour parler du maniement de papelards confidentiels. J’ai commencé par en « choucrouter » des tonnes, ai supervisé parfois le bon déroulement de la chaîne de destruction des plus sensibles aux Cheneviers, chargé de certifier les avoir bien vu tomber dans l’immense four allumé. Puis, les années passant et le souci des archives grandissant, débordant, il a fallu engager des intérimaires, intégrer des chômeurs pour durée déterminée, leur faire vaguement signer une promesse de se taire et fini. Plus de cours d’Ethique imposés, plus d’avertissement détaillé des risques juridiques pour les éventuels contrevenants. Je me suis chargé personnellement à titre bénévole de « l’éducation déontologique » en la matière de dizaines d’employés-éclairs, ayant juste subi un petit speech sur le sujet à leur entrée en service. Il n’empêche que chacun d’eux m’a dit un jour ou l’autre –c’est marrant, j’ai lu le dossier d’X ou Y et je ne savais pas…- Je n’ai jamais voulu en entendre plus, reprenant fermement le curieux en lui expliquant que, même entre nous, il faut éviter d’étaler ce que nous devons consulter page par page.

 

En résumé, nous n’avons pas le choix, contraints que nous sommes d’adopter une certaine philosophie en matière de données confidentielles. Tant que des interventions humaines seront heureusement encore nécessaires pour traiter les dossiers, la notion de confidence tiendra au fil de la confiance que l’on peut/doit ou non accorder à un certain nombre de personnes chargées de ce travail, comme dans toute autre branche. N’importe quel employé de n’importe quelle entreprise peut potentiellement trahir la confiance de son patron et provoquer d’irréparables dégâts, saboter la production, révéler des secrets, détruire des preuves, etc .. Inutile de le nier ou en faire tout un plat, les très rares fois où de pareils couacs surviennent. Mais, à mon avis, il faut instaurer au sein des services d’archives sensibles une forme d’assermentation proche de celle de la police, même à l’intention d’intérimaires de courte durée, assermentation doublée de peines sévères en cas de trahison  du secret de fonction; Sauf lorsque la révélation faite à qui de droit est reconnue d’utilité publique par les Tribunaux, auquel cas le briseur de silence (genre Christophe Meili, banquier dénonciateur ayant paraît-t-il tout perdu et vivant exilé pour avoir dévoilé des délits réels déplaisant à leurs puissants auteurs) le dénonciateur de malhonnêtetés doit être décoré et élevé aux plus hauts rangs de la nation. L’étagère est préparée pour le jour où cette loi passera, afin que j’y entrepose mes médailles; Mais chut, n’en dites rien, mon rêve de relâcher légalement les soupapes reste très confidentiel.

 

Genève, 26 mai 2008

 

 

19:18 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

Les commentaires sont fermés.